ECRITS DE L’AUTEUR EN RESIDENCE, AHMED KALOUAZ

Des miens trop m’éloigner

En traversant un village des bords de Loire, du côté de Beaugency, j’ai vu un jour, cette inscription devant un portail de bois. Sur une boite aux lettres, le destinataire avait dessiné une belle fleur blanche, comme une marguerite géante, et écrit sur un carton, le mot bonheur, avec une flèche dirigée vers la boite. Quelqu’un qui voulait attendre le bonheur ou ce qui lui ressemble, en avoir envie au point de le nommer en désignant l’endroit où il devait être déposé. Une fine fente. Comme s’il regrettait les plaisirs d’antan, ces courriers prolixes qui passaient en revue les détails de la vie. La couleur du ciel, le poids des jours, les plaisirs simples du dimanche. La pile de linge parfumé à la lavande, les draps propres qui attendent des visiteurs improbables. L’enfant qui vient de perdre sa première dent, celui dont on admire les premiers pas. L’adolescent parti s’égarer en ville, pour son bien, son malheur ou son travail.
Missives bavardes, elles racontaient aussi le vide, les verres de Sauvignon qui sonnaient en toute circonstance. Le même blanc des mariages ou jours de deuil. Peu de gens s’adonnent encore à ces inventaires, ces joyaux déposés dans les mémoires au fil d’une plume soignée, courbée à l’encre bleue.
Plus personne n’envoie de lettres, un peu comme la rue devenue méfiante, silencieuse et repliée sur des ondes qui guident les oreilles captives. Pourtant parfois dans cette confusion arrive une perle, ou des mots touchant terre avec leur souffle de mystère, bouteille à la mer lancée par un naufragé.
Il pleuvait ce jour-là, après des semaines de touffeur qui avaient donné à la végétation un air de désolation. Il ne restait pas grand-chose à sauver. Une jeune pie était venue se poser sur mon épaule. Je l’ai nourri de quelques grains de blé de Noël qui dormaient depuis trois saisons dans une armoire, avant de me diriger, l’oiseau toujours perché, vers ma boite aux lettres. Elle est peinte d’un bleu volontairement breton, et ce matin elle se fondait dans l’air du temps. J’ai tiré la trappe qui sert de porte et glissé ma main dans le petit habitacle. Sous mes doigts trois enveloppes humides que j’ai glissé sous ma veste pour éviter que la pluie ne les mouille. Deux n’étaient que d’habituelles indications sur mon train de vie, une estimation des hectolitres d’eau que j’avais consommé. La troisième montrait des signes de lassitude, de temps perdu dans une gare ou un sac postal, portant peut-être le sentiment d’être partie en retard, à regret. Sur une feuille de papier qui avait souffert aussi, des phrases décousues, en vrac. Je savais la main tremblante qui les avait écrites, toujours avide d’une cigarette ou d’un verre de vin à tenir comme une bouée. Une existence au bord du gouffre, des nuits, puits sans fond, à écoper les maux, les épreuves d’une destinée. L’ivresse, comme un tatouage gravé pour ne pas sombrer, quitter le quai avant l’heure.
Sur la feuille dépliée, une douzaine de lignes jetées en vrac et dans le désordre. Si peu, mais tout. « Des miens trop m’éloigner, je redoute. Et les perdre à tout jamais ». C’était son habitude, la poésie pour écorchés. Des phrases tirées du sommeil où elles reposaient au creux des pages d’un livre, parfois des mots tracés par ses doigts peu sûrs sur des feuilles volantes. Tout s’envolait chez lui, son charme, ses cheveux, ses divagations sans fin, ses paroles crépusculaires, cette grisaille latente, sa mémoire tas de gravats, ce désir de ne plus résister face à l’abandon. A force de naviguer sous des latitudes jamais précises, de traverser des gués sans atteindre les rives. Il n’en parle pas, ou d’une autre façon, mais dans sa vie tombent des cordes, il vieillit à son tour. Il lui faudrait aussi une boite aux lettres avec un bouquet de roses rouges posé dessus. Un mot à choisir dans un chapeau les yeux fermés. Simple comme, porte ouverte, papillon, harmonie, musique tsigane, le roulis et la mer.
L’amer et sa rengaine de mauvaises nouvelles, au très loin emportés sous les ailes d’un corbeau, d’une colombe tenant dans son bec des vers d’Eluard. Il arrive que les orages prodiguent des pluies qui dansent sur l’onde. J’ai rangé mon attirail du lecteur maraudeur, plié la lettre pour la remiser dans un tiroir. Demain en arrivera peut-être une autre, avec moins de mélancolie. Le long du val de Loire, je vais aller au bal, avant de répondre au désenchanté, ayant trouvé des mots pour le bonheur.

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Ah.k.

 

Le vieux café

Il y a des moments où l’on n’aime plus les fêtes, ces soirées prévisibles qui ne servent même plus à refaire le monde. Les cartes où l’on croyait encore y trouver une ligne de chance, ont été battus et rebattus, même les chansons ne sont plus que des hymnes à la nostalgie, des fadaises pour demeurés. Pourtant nous les avons aimés ces hommes debout, guitare en mains ou voix nues, ces femmes au timbre rare et surprenant. Elles se nommaient Francesca, Isabelle, Eva ou Colette. Les hommes portaient des noms qu’il suffisait d’énoncer pour que les foules se dressent. Leurs chants résonnent encore, même si nous nous sentons un peu orphelins de les voir partir. Un jour Léo, un jour Jean, un jour Georges, un jour un autre.
Je passais rue de la Tour, dans ce village où j’ai quelques amis. Ils ne me connaissent pas, mais j’aime épier leurs gestes, saisir un sourire de connivence avec eux. J’étais au tout début de cette rue d’une étroitesse qu’un tel nom ne convient pas. Il y a des siècles, à peine un char à bœuf pouvait y trouver place du passage. La pierre partout s’est fissurée, s’est usée, mais le charme opère. J’allais, aux aguets, quand par la grâce d’une petite affiche collée sur un panneau, j’ai reconnu la fameuse photo, un peu délavée par le soleil et les pluies. Brel, Brassens, Ferré réunis pour la circonstance, et attablés devant quelques bouteilles de bière, devisant dans un micro. Les trois ne se ressemblent pas, c’est l’intérêt de ce cliché. Autour de la petite affiche, une multitude d’inscriptions, dont celle qui invite le passant à cogner à l’huis pour venir écouter chanter Brassens, visiter une petite exposition. J’ai frappé à la première porte où sur la façade on pouvait encore lire « Le vieux café ». La peinture était défraichie, mais cette ancienne gargote a sans doute vu s’arrêter là des générations de bergers, de chemineaux allant vendre leurs bras du côté de la vallée où poussent la vigne et les olives. Les verres devaient tinter aux petites récoltes, aux cérémonies à la gloire de ceux qui n’étaient pas revenus d’une guerre de trop.
Personne n’a répondu à ma timide frappe. Sur le côté, à la deuxième entrée possible, j’ai aussi trouvé porte close. Déçu, j’ai fait le tour du village par les venelles. Des maçons s’activaient sur les façades de certaines maisons alors que d’autres étaient à vendre ou dans un grand état de délabrement. Sur une terrasse, le panorama donnait sur les collines à perte de vue. Je me suis mis à fredonner un poème de Cadou, « A la place du ciel, je mettrai ton visage, les oiseaux ne seront même pas étonnés ».
Un mois plus tard, je n’avais pas oublié cette visite ratée, mais je me trouvais à portée de regard de deux mains jouant de la guitare, avec dans la voix belle du chanteur, ce même air qui ne me quitte pas. « Et le jour se levant très haut dans ses prunelles on dira le printemps est plus tôt cette année » Des gens étaient venus en ce début septembre, à la salle des fêtes. Déjà des feux d’herbes sèches rappelaient l’automne des brumes matinales. Ils avaient pris un peu de leur temps pour découvrir ce que la chanson garde encore de fine fleur. Loin des micros tapageurs, de la mélasse distribuée comme si les abeilles ne donnaient plus de miel. En ce samedi soir, à la dernière note, les regards se croisaient avec un peu de ferveur retrouvée, du courage pour la nuit à venir, la solitude.
Au matin juste avant l’angélus, il y aura le premier bruit de moteur sur la route de Saint Paterne, le chant du coq, le vent dans les tilleuls près de l’église. L’artiste aura repris son chemin vers Chalonnes, à deux arpents de terre de la demeure de Cadou, élève buissonnier de l’école de Rochefort. La poésie se déplie dans les grands silences, les rangs de vigne où les vendanges déjà mènent le bal. Le printemps est très tôt chaque année, et l’automne dure à peine le temps de trois fumerolles dans les vallées. L’artiste, de loin, écoutera les rumeurs de la ville, ira longer la Loire son chapeau noir vissé sur la tête. Il restera du soir vibrant, une poignée de mots, des doigts trempés de miel, des sarments sur la braise. Comme d’autres partagent le pain, le chanteur qui s’en va dispense le verbe, partage le verre de l’amitié, la fatigue, et ouvre la barrière à une marée de chansons, qui iront divaguer au gré du courant.
Il y a des moments, des soirs imprévisibles où l’on reprend envie de refaire le monde.

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Ah.k.

D’après leur vœu

La nuit je marche dans le doute, dans le silence des murs blancs de la maison vide. Mon souffle fait écho à celui du vent qui balaie les plaines sans aspérités. J’habite l’absence, avec une poignée de livres pour voisins. Ils attendent leur tour, je ne sais plus lire avec passion, je grappille. Parfois je m’extasie devant une phrase, ou juge péremptoire l’indigence d’une autre, le manque de poésie de la nervure. Hier, de sortie en ville, je suis passé devant un bouquiniste installé au pied d’une maison où dit-on, Jeanne d’Arc, en route vers la gloire, a reçu son armure. Pas de voix me hélant sur ce trottoir, mais un carton de cartes postales à vendre. J’ai plongé mes mains et mon indiscrétion dans le bonheur-du-jour. Des instants de vie dont on ne sait comment ils se sont retrouvés là. Maisons vidées, envies vénales, objets volés dans des habitations désertées, passés de main en main, pour devenir au bout du compte ces reliques de papier où le stylo a laissé l’empreinte des absents, des disparus peut-être. Ces petits rectangles illustrés disent en peu de mots la beauté plus souvent que la douleur. Ils peignent des tableaux qui veulent la quiétude, un peu de rêve pour ceux qui liront. C’est un moment pris sur une promenade, un instant de repos sur la jetée. Au tourniquet des cartes c’est le ciel qui tournoie avant de s’envoler sous les ailes de pigeons voyageurs.
Fébriles, mes doigts saisissent et reposent les images à l’écriture soignée, mes yeux se promènent sur les phrases serrées qui habitent ces souvenirs. Elles racontent un chemin lumineux, une promenade un soir le long d’un quai dont je ne devine pas la ville. Une autre trace des espérances, un retour prochain avec le temps qu’il restera à vivre. Celle-ci vient de loin, d’un atoll perdu où « gémir n’est pas de mise, aux Marquises ». Un voyage au long cours pour oublier je ne sais quelle vie embuée, à refaire, si le courage ne manquait pas. Une fêlure que le lecteur de passage ne peut deviner. Les îles ne sont pas que des paradis.
J’aimerais en choisir quelques-unes, comme si sous le manteau je pouvais inviter ces existences à me suivre un instant sur un banc où nous partagerions d’autres mots. Tabellion de circonstance j’ajouterai une phrase entre les lignes, une pensée pour celui ou celle que l’on a oublié à la fin de la carte, lorsque l’énumération des prénoms débute et que le manque de place ne le permet pas. Souvent, à l’arrivée la carte vole de main en main, et l’on cherche du sens à une parole qui accompagne un coucher de soleil, une vague frappant la roche aux portes de Saint Malo. Un rituel qui mènera l’objet, au mieux en évidence sur un meuble, ou dans un tiroir où il deviendra vieillerie.
Ceux qui marchent dans le doute, quitte la rue Colbert et bifurquent sur la droite par la rue Lavoisier. La cathédrale se dresse là, avec ses vitraux, son passé, ces gens discrets qui viennent inscrire leurs intentions dans le cahier de l’Oratoire. Un cierge, un vœu rédigé pour demander de l’aide, remercier ou espérer. J’en ai lu quelques-uns avec toujours en moi cette intention de lever les mystères. « Merci à vous d’avoir permis ce miracle, mon mari ne boit plus depuis dix jours ». « Grâce à vous mon fils a trouvé du travail. Ce fut une épreuve de longue durée ». « Je ne comprenais plus rien à la vie, ce matin enfin tout s’éclaire ». « Ne m’abandonnez plus, à genoux, je vous le demande ».
Ils se signent et repartent avec un bouquet dans le cœur, l’envie de croire au bonheur jusqu’au moment où décline le jour. D’une voix chaude ils chanteront comme s’ils avaient reçu en échange de leurs vœux, un sac de bonnes nouvelles, la main de Dieu sur eux posée. Personne n’ira les vendre au premier venu, dans une boite au coin d’une rue, même sous l’ombre de Jeanne. Leurs yeux sont fatigués, mais c’est d’une autre teinte qu’ils se posent sur la clarté qui va. La promesse est une douceur qu’ils portent en secret, une musique entre ciel et enfer. Ils pensent qu’une porte s’ouvrira pour eux, parcourent un pays dont j’ignore la géographie, les villes, une contrée où rien ne se déciderait sans l’assentiment d’un grand timonier.
La nuit je marche dans le doute, un livre à la main qui dit des choses comme une plainte, un aveu. Ce sont des mots, cascade sans fin ou presque. Mais à ces heures il n’y a que ces lignes pour vivre et rester amoureux.

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Ah.k.

L’écorche bœuf

J’avais croisé en Drôme, aux portes des vignobles, une femme qui allait de village en village, marcher et s’émouvoir du sol rouge et du ciel, le regard posé sur le prochain étonnement. Dans son sac peu de choses et rien de comparable avec ceux que l’on croise aux abords de Conques. Sans visible fatigue ou ferveur céleste, sous son pas aérien elle portait une denrée délicate et gracile, pétrie d’eau, d’encre et de papier. Des mots pas plus épais que le chant d’un moineau. Des livres pour bagage, qu’elle déposait au fil de son périple, sur un banc, un rebord de fenêtre. Elle était de ces êtres qui donnent envie de prendre leur sillage, mais ils préfèrent n’entendre dans leur dos que la mesure de leurs enjambées, plutôt que d’inutiles bavardages. Chacun son allure, la balade c’est la loi du silence, et je l’ai laissé s’éloigner sous son air enjôleur. Nous venions d’échanger trois regards, deux livres ayant changé de mains. Des paroles à marée haute offertes contre un jour d’épaule nue.
Plus tard sous d’autres cieux, j’avance lentement en quête de curiosités qui me feraient échafauder un texte, juste de quoi satisfaire cette tenace envie d’écrire. Je me suis mis à consigner des noms de hameaux, de lieux dits, comme des notes de chanson à mettre plus tard en harmonie. A chaque carrefour, comme les calvaires que l’on croise en Bretagne, ici et là, des panneaux se dressaient. Chacun portait un nom étonnant, étrange parfois. « L’Etrillerie, le Petit Feu, La Pierre Levée, La Carroi de Bourges, l’Epronnière, Le Putois, Les Vaux du Puits, La Garderie, Les Œufs Durs, Bel Beurre, La Chapelle aux Choux, Le Bois de Boulogne, La Chopperie, l’Etang du Val Joyeux, La Pellerine, Le Gué du Gré, La Maison Rouge, La Parfaiterie, L’Ecorche Bœuf, Les Grandes Maisons, » Un chapelet interminable, que l’on retrouve plus loin en allant vers l’Ouest. « Les Petites Haies, La Pinardière, La Glaume, Les Quatres Alouettes, Les Ormeaux, La Queue de Merluche, La Vallée des Traits, La Pinsonnière, L’Aître aux Godets ». Il faudrait des parchemins sans fin, des carnets à tiroir pour les noter tous, un scribe patient n’y suffirait pas. Je me résigne alors à les garder ainsi dans la resserre. Glaneur assidu, j’enfourne cette langue des signaux léguée par les ancêtres de ces lieux. « Le Gué des Prés, L’Encloître, L’Espérance, Sécheresse, Le Fourneau, Le Mortier aux Bœufs, Passe Temps, La Souricière, La Racotterie, Le Brouillard, Huche Pie, La Chambre aux Dames, La Vallée de la Roche ».
Au centre du bourg où je me trouve en ce début d’automne, juste en face du café, il y a une boite à livres, comme il en existe une autre à Neuillé. J’ai quitté la femme marcheuse de Drôme il y a trois mois, mais je me mets à penser qu’elle pourrait être arrivée Touraine, où elle distribuerait des livres empruntés en chemin. Elle aurait rencontré depuis ce temps, des gens avec leurs sourires ou leurs douleurs. Comme moi qui croise à la même heure chaque jour, un vieux monsieur son panier à la main, un homme qui tourne dans les rues habillé d’un pantalon bariolé, d’une chemise ouverte sur un ventre où personne n’a posé sa tête depuis longtemps. Une dame à la chevelure d’un blanc immaculé, descendant la rue de la Fourbisserie, qui me salue plusieurs fois par jour avec un sourire sincère et radieux. Ici, j’entends aussi les cris des enfants dans l’école voisine, plus loin j’admire des chevaux de race Haflinger à l’abri de leur couverture d’hiver.
Je rêve de rejoindre la marcheuse à l’ombre d’un chemin se glissant vers le val de Loir, suivre le cours de ruisseaux plus modestes. Elle tiendrait des phrases accrochées à des cerfs-volants au cœur du ciel, qui perd de son éclat d’été. Sur le damier de terre et d’herbe ou sur les chaumes déjà ternis, nous poserions chacun à tour de rôle, le livre d’un moment, celui qui nous a offert une heure de temps, deux heures durant, un bonheur promis, de l’étonnement en confetti. Parfois les mots palpitent longtemps avant de s’installer en vous comme des amis, sans larmes ni bagages. Une volée de sourire pour tapis rouge, du tulle crépuscule pour le chant des rossignols.
Et si les livres ne suffisent pas, avant qu’elle ne reprenne sa route, dans son petit sac à dos je glisserais un florilège de noms de lieux à faire rêver. De ceux que la campagne porte sur ses épaules, ces lumignons, balises pour le terrien égaré, vigies des champs qui s’étirent en un long trait de fusain. « Le Trésor, Les Fougères, La Folie, Les Grains d’or ». Les cadeaux sont là prêts à l’envol aux portes de ma voix.
Mais je ne sais pas où le soir elle s’endort.
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Ah.k.