Atelier d’écriture de Johary Ravaloson

 

 

CADRE DE L’ATELIER D’ÉCRITURE DE JOHARY RAVALOSON

Lors de ma résidence à la Maison des écritures, j’animai un atelier ouvert au public durant deux samedis. Il s’agit de construire à l’aide de contraintes un cadre dans lequel les participants écrivent en laissant libre cours à l’imaginaire.

On commence par créer des matériaux et des outils personnels suivant des consignes communes et chaque participant écrit en fin d’après-midi un texte, souvent une nouvelle, ou pourquoi pas le premier chapitre d’un roman à écrire hors de l’atelier. Un livre l’accompagne pendant tout l’atelier, le livre favori ou le dernier lu, délivrant quelques mots, une phrase, tel un coup de dé mal armé pour abolir le hasard.Pour briser la glace chacun se présente avec son livre, expliquant son choix, ce qu’il aime ou recherche notamment dans l’écriture.Fétichiste, j’ai choisi Gombrowizc, Cosmos (Denoël, 1966). J’aime les liens qu’il tisse entre des détails, des choses presque invisibles, et qui donnent un supplément de vie au réel et une tension à la lecture.Lors de l’atelier, suivant l’auteur polonais, on va tenter « d’organiser le chaos, former une réalité » avec des mots. Tout sera écrit et lu.

A la première séance, à l’instar de Cosmos, on a pris deux points de départ.

Deux fois, chacun pioche au hasard dans son livre quelques mots indiquant un phénomène, une sensation, une action, un objet. Le texte de la journée doit intégrer les deux points. De l’air frais et du sang qui goutte, une main qui effleure des cheveux et un ponton pourri, ou encore la lumière éclatante de la mer et une marche d’escalier, etc. L’esprit cherchera naturellement un lien, un sens. « Ainsi commence un processus de suppositions, d’associations, d’investigations, quelque chose va se créer, … ». En attendant on étoffe la préparation avec des personnages créés à partir de portraits chinois.

Si j’étais un arbre, un lieu, un savant, une musique, une route, je serais … Sauf qu’on va ajouter une deuxième phrase à la première : Il/elle serait (un baobab). Il/elle (gardera de l’eau pour l’été brûlant). Cinq fois. On ne prendra que les cinq deuxièmes phrases à la lecture. Les seules écrites par le participant. Il les lira ensemble. Le premier personnage est cerné. Le deuxième personnage est construit en vis-à-vis en complétant les propositions suivantes :

Quand il/elle sera face à l’arbre, le lieu, le savant, la musique, la route, il/elle … Là encore, on ne gardera que les deuxièmes parties qu’on lira ensemble. Il faut maintenant former une réalité impliquant les deux personnages et les deux points de départ en une page. Une sorte de mise en place, un contexte, un cadre à un futur événement. Il n’y aucune contrainte à part la présence des quatre éléments. Après chaque lecture, tout le monde peut donner son avis.

Les discussions se poursuivent pendant la pause-déjeuner prise ensemble.

A la reprise, on consulte à nouveau Gombrowicz qui nous délivre « l’art de la voltige ou du contraste » que, d’après lui, devait connaître sur le bout des ongles tout fonctionnaire candidat à un haut poste ( !) : « Si tu es obligé, je prends un exemple, de réprimander un employé, que dois-tu faire en même temps ? Eh bien, naturellement, mon vieux, tu sors ton étui et tu lui offres une cigarette. » Je propose d’abord aux participants de préparer des « cigarettes » avec le jeu oulipien du contraire. Il consiste à prendre des mots à préfixes supposant une idée contraire tel que in-, im-, a-, dé-, dis-, etc. Seulement il faut choisir ceux qui justement ne correspondent pas à cette supposition et les utiliser délibérément à mauvais escient.

Une impression, pour le contraire d’une pression ; digérer, pour le contraire de gérer ; médire pour se taire, etc. Chaque participant doit trouver trois faux usages de la sorte et les placer dans une phrase pour faire toucher le sens voulu. En faisant glisser le sens ainsi, inventer un espace de liberté dans l’écriture et créer un décalage dans la lecture.

Chaque participant doit alors écrire un texte qui commence avec une perturbation d’un ordre intégrant les quatre éléments du matin, une anomalie, un accident et déployer l’art de la voltige dans la narration.

Le deuxième samedi, on attaque avec Ryan O’Hara-Jovos que je présente comme un auteur de la banlieue de Londres, de mère irlandaise et de père médecin indien immigré du Maharashtra dans les années 60 … En fait il n’existe pas. Son nom est l’anagramme du mien. Il s’agit de faire voir le potentiel d’histoire livré dans un nom.

Les participants constituent à leur tour un personnage avec l’anagramme de leurs noms, et en s’aidant de questions diverses et simples - d’où vient-il ? où vit-il ? qu’est-ce qu’il aime, n’aime pas, le fait rire, le met en colère ? – écrivent un ou deux paragraphes. Un deuxième personnage est créé à partir d’un personnage existant déjà dans leurs livres favoris. Un premier paragraphe relate la rencontre des deux personnages, où, quand, comment, et un deuxième précise de quoi ils ont ri ensemble.

Les participants avec ces éléments écrivent un dialogue d’une page dans lequel chacun des deux personnages doit avoir un secret que l’autre ne connaît pas. Le texte ne doit pas révéler les secrets mais les laisser affleurer. Après chaque lecture, tout le monde peut donner son avis. Les discussions se poursuivent pendant la pause-déjeuner prise ensemble.

A la reprise, les participants tirent de leurs livres une belle phrase à imiter. Ils devront la placer en exergue du texte final. Ils doivent ensuite préparer deux personnages secondaires : une connaissance (absente de l’atelier) et un animal de compagnie. Puis les décrire dans une situation difficile et inattendue sur une page.

Le texte final intègre tout ou partie des éléments préparés, dénoue ou pas les secrets, avec une chute ou un envol. Les participants doivent utiliser une copie de la phrase idéale en lui empruntant sa structure et, dans leur narration, une dimension sensorielle en sus des habituelles vues et ouïes.

Après chaque lecture, tout le monde peut donner son avis. Chaque participant retravaille librement ses textes.

 

Neuvy-le-Roi, 6 octobre 2018

Johary Ravaloson

 

Bibliographie complémentaire :

- La littérature Potentielle, Oulipo, collectif, Ed. Folio essais, 1973.

- Ateliers d’écriture littéraire, C. Oriol-Boyer & D. Bilous (dir.), Cerisy, Hermann Ed., 2013.

____________________________________________________________

 

  • Atelier d’écriture du 29 septembre 2018

 

Texte 1 -

Elle était belle et forte.

Ses pas sur la plage la guidaient vers cet arbre posé seul, au bord de l’eau.

Elle savait qu’il serait là à attendre.

Sa vie n’était plus la même depuis cet AVC qui l’avait privé de l’usage de sa main gauche ; il ne pourrait plus jouer cette musique qui était toute sa joie.

La mer est calme. Pourquoi alors souhaiter être ailleurs à cet instant ?

En s’approchant elle le voit. Son corps est plié en deux

Parler leur fera du bien à tous les deux.

Le doux clapotis des vagues qui lèchent ses pieds lui souffle d’une mélodie, celle de cette chanson qui avait scellé le début de leur amour…mais aujourd’hui il en faudra sûrement plus que cette petite musique pour lui redonner l’envie de vivre

 

Tout à coup un bruit mat et sourd qui vient de l’arbre. Elle court, vite « p***** de noix de coco ! Elle m’a assommé »

«  Tout va bien mon chéri »

« Non tout va mal justement ; regarde je saigne. Quelle idée de me donner rendez-vous ce cocotier ! »

« J’ai pensé que ce serait une bonne idée de parler un peu tous les deux »

« Rien à dire. Plus rien à te dire, je suis foutu, un bon à rien, j’ai fini ma vie, regarde-moi je ne suis qu’une loque et en plus je pisse le sang »

« Tiens prends ce mouchoir, essuie toi un peu, va te laver dans la mer. L’eau est bonne tu sais »

«  Mais tu crois quoi ? Que je vais aller nager alors que mes main est morte et que je marche à peine »

 

Le silence s’est installé entre eux. Seul le bruit des vagues se fait entendre de plus en plus fort. La mer devient noire, il faudrait rentrer. La houle se lève et le vent forcit mais ni lui ni elle ne pensent à bouger. Au loin sur l’horizon une grande vague blanche se détache sur le ciel devenu sombre. Elle est plus haute que les autres ; il faut partir, il faut fuir rapidement mais ils semblent ne rien voir de ce qui se passe au loin. Les yeux dans les yeux, ils se regardent, rien ne les atteindra jamais.

Elle prend sa main morte dans les siennes et tout semble suspendu…

La mer va les emporter et ils ne vont pas nager, ils ne vont pas courir, ils vont profiter de ces derniers instants ensemble. (*)

Au moment où la vague énorme déferle sur le rivage elle sent que sa main se serre dans les siennes. L’eau est arrivé avec force et violence d’un coup et elle les a broyé puis emporté si loin qu’on ne les a jamais retrouvé.

 

 

 

Fin alternative :

(*)

A l’instant où l’eau touche le sable, une violente rafale de vent souffle de la terre et s’oppose à la force de l’eau, elle brise net l’élan liquide et ce n’est qu’une grosse vague qui se dégrossit et déferle sur la plage. Elle mouille leurs pieds, leurs jambes…et seule la noix de coco flotte au loin emportée par la mer.

 

 

MC

 

_________________________________________________________
  • Texte 2 -

Des yeux trop bleus

  • Merde ! répéta-t-il, pas l’ombre d’un maïs à l’horizon ! Où allait-il se planquer ?

Le regard douloureux, mais tenace, pénétrant, s’imposa à lui de nouveau. L’acuité des yeux très bleus, trop bleus, d’une froideur insoutenable, le menaçait régulièrement, et cette fois, il était vraiment à nu, nu comme un ver, en rase campagne, au croisement de ces deux routes. Il songea à La mort aux trousses qu’il avait revu dernièrement et frémit.

  • Merde ! s’exclama de nouveau Lewis, se jetant à terre.

Les souvenirs l’assaillaient et il se retrouvait dans ce train pour Moscou – oui, tout le malheur venait de là-, où il avait jadis passé la nuit, un wagon-couchette (rien que ça), lui avait gracieusement été offert. Il avait alors dix-sept ans , il descendrait à Berlin- Ouest !-. Certes le voyage était de courte durée. Les passagers, pour la plupart des Polonais , occupaient les wagons , de retour à l’Est pour un bref séjour dans la famille , leurs valises bourrées au maximum, inondaient les filets de produits : nourriture, sucreries, saucissons de toutes sortes, produits de l’Ouest qui viendraient réjouir les Noëls trop ternes de ceux qui étaient restés au pays.

Il songea à ce train et à ce moment où, levant la tête, il avait croisé pour la première fois ce regard. Elle était assise sur le bord du lit en hauteur qu’on venait tout juste d’installer, le bleu de ses yeux l’avait immédiatement comme percé à jour.

Et puis, elle avait ouvert le sac, la petite mallette qu’elle tenait si fermement sur ses genoux. Un bruit, un « clic », en signala l’ouverture, elle plongea, le fixant toujours de son regard bleu qui lisait à travers lui, la main, à l’intérieur du sac, et en retira un boîtier de verre dont le contenu lui échappa. Soudain, un choc ! Le train fut brutalement secoué par un coup de frein inattendu. Un fracas de verre cassé et ce fut la consternation. Sous le regard effaré d’Alice, car Lewis le saurait bientôt, c’était là son prénom, celui du  «  Pays des Merveilles », comme subitement dévoilée, dénudée, avilie d’être ainsi répandue à l’extérieur, parut une petite Vierge à l’enfant en biscuit !

L’émotion était trop forte, il était en nage, dans sa valise qu’il ouvrit à la hâte, il prit une serviette pour se détremper.

Oui, il la reconnaissait, cette figure virginale. Enfant, Lewis servait la messe à l’église du village, un jour, le Père Cuteur lui avait demandé de retourner au presbytère chercher l’encens qui manquait pour officier. Il s’était précipité, longeant les stalles où siégeaient les notables , l’un priait avec ostentation, l’autre somnolait, reprenait un peu de sommeil à une nuit trop courte, agitée, un dernier enfin, regardait sa montre, l’heure de savourer son verre de blanc au « Bon muscadet » approchait… Mais voilà, Lewis s’était pris les pieds dans sa robe, et se retrouva bientôt le nez contre terre, rageant de ce que le bon Père Cuteur oubliât toujours quelque chose. Il décida, reniflant, qu’il n’y retournerait pas à cette messe, il reprit le chemin du presbytère, franchit le seuil, mais au lieu de se diriger vers le tabernacle où se trouvait l’encens, il pénétra dans la cuisine, et ce qu’il découvrit là ce fut un véritable pays de cocâgne qui eût pu faire pâlir de jalousie Haensel et Gretel, et au milieu de toutes ces merveilles sucrées, il vit un visage d’une pureté virginale réalisé dans une pâte d’amande couleur pistache. Il s’en saisit et l’ingéra derechef !

Le regard bleu désormais couché sur le côté et bercé par les secousses du train avait continué de l’observer. Pourquoi ? Etait-il possible qu’elle sût son méfait passé ?

Ses palpitations avaient repris.

Le sifflement du train avait traversé la campagne , les champs d’un blanc immaculé avaient succédé à d’autres champs neigeux : une page blanche pour y écrire son crime, le crime initial !

Les années avaient passé, le regard n’était plus réapparu que de loin en loin. Il l’avait presque oublié , alors quoi ?

  • Merde et merde !

Il ne pouvait plus fuir. Seul, à bouffer la poussière de ces terres arides, hostiles du plateau des Causses. Il leva la tête pour soutenir le bleu du ciel impitoyable.

Oui, il avait englouti la Vierge d’amande ! Et , fou d’angoisse, il l’avait refaçonnée avec de la pâte, trempée dans un liquide trouvé là, pour l’amollir. Et puis, finalement, il avait repris sa place dans le chœur, assistant religieusement au moment de l’Eucharistie.

Le lendemain on avait annoncé la mort du Père Cuteur. Une indigestion, avait-on dit.

En se relevant, Lewis eut encore une pensée pour Alice, mais ce fut la dernière.

 

__________________________________________________________________

  •  Texte 3 -

 

Tourneboulé

 

Les montagnes oscillent sous la chaleur. Seul, j’ai parcouru les Cévennes de long en travers, suant sang et eau pour atteindre le gîte chaque soir. Cela dure depuis deux mois.

Du point de vue où je me trouve, ivre d’espace, je vois en contrebas une rivière jalonnée de rochers blancs… Une femme nage souplement dans le creux d’un rocher, sorte de piscine naturelle verte, bleue, fraîche.

La femme, Claire, est au rendez-vous. Maintenant sortie de l’eau, telle un grand oiseau blanc et noir, immobile, elle attend, fixant la surface de l’onde.

Je levai les yeux vers le ciel, transporté de bonheur. Je pourrais danser tout le jour et toute la nuit avec mon amoureuse. La lumière passe dans le feuillage clair de l’arbre et m’invite à reprendre le sentier étroit et escarpé pour descendre vers la fraîcheur.

Il est 18 heures. Je marche… et rape sur une flaque. Un caillou boule puis un autre… Je regarde vers le haut : le torrent sec s’est gonflé et ruisselle de morceaux de roc, de débris végétaux. Tout ce flot se précipite vers le bas et me déménage avec lui. J’imperds les pédales, tombe, déroule, découle, rive et intente de me tenir aux branches. Mon sac à dos se tache et se tire. Je sens… je sens…

J’rive sommé, aux pieds de ma belle. Le sombre rictus de Claire, pas clair, me dégèle d’un coup.

Pourquoi cette pression de jamais vu ? Claire clare d’une voix forte : – « bonsoir, d’où vas-tu ? »

Je perds les dalles à mon cou et ne reviens jamais dans ces vaines montagnes.

MS

__________________________________________________________________

  •  Texte 4

 

Michel le Rouge

Hier, en fin d’après-midi, il a descendu cet escalier humide, poisseux, sûrement pour la dernière fois. D’où il est, Michel ne peut en apercevoir que les trois dernières marches. Sur la deuxième, demain matin, c’est décidé, il ne posera pas le pied. Ce sera sa démarche. Peut-être la dernière. S’il ne pose pas le pied sur cette maudite marche, cette marchamouille, cette marche à poules mouillées, alors, c’est sûr, il sera sauvé. Comment ? Il l’ignore encore. Mais il sera sauvé. Fouché lui a glissé un passeport, il ne l’a pas encore utilisé. L’Amérique, peut-être…

Il est allongé sur le bat-flanc. Sa chemise à jabot est largement ouverte, on lui a pris sa lavallière. Et ça le gratte sur tout le corps.

  • Je suis un sumac, pense-t-il, le sumac de notre jardin des Coudreaux, celui dont Figaro, ce jeune chiot, a rongé la bouture de Madame Duveau, et qui, du coup, a poussé fourchu. Mais, comme cela, le pic-épeiche viendra peut-être me gratter la couenne.

Et il a bien besoin de cela, Michel, Michel le Brave, Michel le Rouge, avec toute cette vermine ! Oh ! Il connaît ! La vie de soldat habitue à la proximité avec la vermine. De toutes sortes. Mais au bivouac, les hommes, ses hommes s’épouillaient les uns, les autres. Et il se joignait à eux aussi pour cela. Pas fier, le Brave des Braves ! A l’avant quand il s’agissait d’attaquer, derrière les autres, lors de la retraite, histoire de ramener quelques Français de plus et de tirer gloire, même dans la débâcle.

Il pense à Aglaë-Louise. En amoureux, ils dansent enlacés devant la façade ruinée de l’Hôtel de Beaune-Semblançay morcelé après la tourmente révolutionnaire. C’est là qu’ils se retrouvaient avec Aglaë-Louise, avant d’être mariés.

Il arrivera en avance, il ôtera son chapeau et le posera sur le banc. Le banc des amoureux, derrière la fontaine. Elle le rejoindra, rayonnante, radieuse, souriante, épanouie, ravie, même sous la pluie. Même sous la pluie. Pleuvra-t-il demain matin, un matin sûrement frisquet de décembre. La reverra-t-il ?

C’est sous la pluie qu’elle lui a plu.

Il n’osera pas poser la main sur son bras.

  • Tu te souviens, Michel, lui dira-t-elle doucement, quand on cassait des assiettes autour de nous et que l’on frappait du pied en reprenant des mélodies interdites dans cette taverne grecque du Pirée… Yedi Koule… Yedi Koule…

Il se mettra à pleurer.

Il pleure. Michel pleure. Michel le Brave. Michel le Rouge pleure. Il va brouter une terre grasse, lourde, humide et froide, il le sait, il le sent, sauf s’il évite cette deuxième marche, peut-être, et il sait aussi qu’un dernier souffle exhalé, son dernier souffle, n’animera aucun brin d’herbe.

Mais… seulement s’il évite la marchamouille…

Les yeux fermés, le diable posé sur le ventre d’une femme endormie, alanguie, le hante à présent. Le Cauchemar d’Heinrich Füssli. Il le reconnaît. Ils l’ont vu ensemble, à Londres, à la Royal Academy. Mais oui ! Quand ils se sont mariés.

Ne pas poser le pied sur cette foutue deuxième marche, sinon Aglaë-Louise suivra son convoi funèbre, un bouquet de cyclamens serré sur sa poitrine et recouvert d’un pan de sa voilette remuée par le vent. Pour chasser cette image, il rouvre les yeux et, les mains sous la nuque, il se met à siffloter Le Prisonnier de Hollande.

Il chantonne, à présent.

  • Dites-nous donc la belle, Où donc est votre ami ? Dites-nous donc la belle, Où donc est votre ami ?

  • Ta gueule, connard, hurle-t-on de la cellule voisine de la sienne, dans ce Palais du Luxembourg déserté pour la nuit, presque endormi. On ne peut pas dormir !

Et une gamelle énervée, balancée d’entre deux barreaux, vient rouler devant sa grille.

Michel ne peut pas dormir.

Michel ne veut pas dormir.

Il n’est pas question qu’on le réveille à l’aube. Ah ! Non ! Non ! Il n’a jamais baissé les yeux, il n’a jamais baissé la garde. Encore moins ce dernier matin.

Il les attendra, les yeux grand ouverts. Il les suivra avenue de l’Observatoire. Trop de monde sur la Plaine de Grenelle. Trop de monde. Ils ne l’emmèneront pas sur la Plaine de Grenelle, comme on le fait à l’accoutumée. Risque de mouvements de foule. Et ça peut gêner les soldats. Les soldats, eux, ils obéiront. Ils sont aux ordres. Lui, en mettrait douze ! Ses grognards. Quatre sergents, quatre caporaux et quatre fusiliers, les plus anciens de service, dans la compagnie des sous-officiers vétérans, actuellement préposée à sa garde. Oui, douze.

Le dos au mur, sur l’avenue de l’Observatoire, il ôtera son chapeau – son chapeau qui roulera à ses côtés, un joli huit-reflets, désormais empoussiéré, si rien ni personne ne vient le sauver – et il sait ce qu’il leur dira, à ces douze braves.

  • Soldats, droit au cœur !

Demain matin, c’est décidé, il ne mettra pas le pied sur la deuxième marche et… advienne que pourra pour le Prince de la Moskova !

JLM

_________________________________________________________________________________

  • Texte 5

LE BAIN

Ça fait du bien un bon bain, surtout après la nuit que j’ai passée ! Oh, la, la, qu’est-ce qu’on s’est mis hier soir chez Gaston !

Je n’ai pas encore complètement digéré les deux litres de cognac, les six verres de champagne, la dose de LSD et la piqûre de mayonnaise vers quatre heures du matin, mais quelle orgie ! En revanche, ce matin, j’ai la casquette. Je n’arrive pas à me rappeler comment j’ai atterri dans cette baignoire, ni comment j’ai pu être capable de me faire couler un bain. Au fait, où sont-ils tous ? Je n’ai encore croisé personne. Bof, ils doivent dormir, je ne m’en occupe pas et je profite. Curieux !  J’entends un bruit, une sorte de gargouillis, peut-être une fuite à la baignoire ? Apparemment non. Je ne sais pas pourquoi, à cet instant, j’imagine un bestiau qui rôde, je sursaute et je fais tomber le savon sur le sol. En sortant le bras de la baignoire pour l’attraper, ma main rencontre un truc mou.. Je jette un œil, c’est un truc mou et rose au pied de la baignoire, avec quelques poils, un sanglier peut-être ? Un sanglier, dans une salle de bain ?  Putain, je dois être encore sous l’emprise du LSD ! Alors, qu’est-ce que c’est ? C’est pas un sanglier, pas assez poilu. Je tapote un peu… Ça ne bouge pas, je pince, toujours rien. Si c’est un bestiau, il ne rôde pas et il est mal en point ! Ça à l’air assez gros, pourtant il me semble que Gérard et Denise n’avaient pas invité d’animaux à cette soirée, en tout cas, je ne m’en souviens pas. je décide d’en avoir le cœur net (j’adore les romans policiers). Je sors de la baignoire et je pose le pied sur ce machin rose qui gargouille, je dérape, je manque de me casser la gueule et je crie : sale bestiau ! Et là, j’entends, faiblement mais distinctement :  » Toi-même ! »

Oh, ça, c’est pas un cochon, c’est un mec ! Un mec couvert de sang, étalé sur le carrelage. Il agrippe ma jambe, je comprends qu’il essaie péniblement de dire quelque chose mais sa voix est si ténue que je dois m’approcher pour l’entendre :  » méfie-toi, il y a un bestiau qui rôde… » et pof, il meurt.  Merde, on dirait bien que je viens de recueillir  ses dernières paroles. Sur ce, ma mémoire se réveille, je me souviens enfin que je me suis mariée la veille avec ce type tout nu dont je ne sais même pas le nom !  Je devais vraiment être minable hier soir pour avoir oublié ça ! Je me rappelle aussi très bien d’un saule pleureur, pourquoi, j’en sais rien… Un reliquat de romantisme peut-être ou alors j’ai dû faire pipi dans le jardin.

Bon, je n’ai pas l’intention de m’éterniser ici avec ce type tout gluant. J’espère qu’il a payé la chambre, j’ai paumé ma carte bleue.

Demain j’arrête les conneries et je vais récupérer mon vélo chez mémé.

Michèle Perbet

 
_________________________________________________________________________________ 

 

 

Atelier écriture du 06 octobre 2018


 

  • Texte 1

Il s’appelle CANTIECLE comme son grand-père et son trisaïeul.

Dans sa famille on donne ce prénom étrange une génération sur deux.

Y aura-il une autre génération ?

Il est originaire de la partie la plus septentrionale de l’Écosse, cachée au milieu des lacs et des collines, là où les sons sont étouffés par la brume quasi permanente, là où les odeurs de la nuit sont si fortes qu’on peut en perdre le sommeil.

C’est là qu’il vit une grande partie de l’année sauf pendant les mois de juillet août où on ne le voit pas ; son amour pour le brouillard est si fort que dès que le ciel est bleu il disparaît.

Mais plus encore que le beau temps ce sont les touristes qu’il déteste surtout lorsqu’ils sont armés de leurs appareils photo. Comme il peut rire de leur naïveté et de leur bêtise à vouloir à tout prix lui tirer le portrait. Mais la colère le gagne lorsque, sans prévenir, sa mère lui assène une bonne claque derrière l’oreille pour qu’il reste caché.

 

C’est justement un de ces soirs, où les fougères craquent sous les pas et où les bruyères parfument délicatement l’air lourd chargé de vapeur, que Victor Coste l’a rencontré.

Victor, inspecteur en région parisienne, est venu prendre du repos loin de chez lui. Une pause bien méritée après cette enquête impossible, éprouvante.

 

C’est CANTIECLE qui s’est montré le premier, d’abord timidement puis il a sorti sa tête de l’eau et a poussé un long soupir une sorte de plainte modulée presque comme le début d’une chanson.

Victor a tout d’abord été surpris puis il s’est mis à rire, à rire jusqu’à s’en étrangler. Cette étrange tête qui le regarde de ses yeux doux à travers le brouillard, rêve ou réalité ?

Faut dire qu’il n’est pas tout à fait dans son état normal avec tout le scotch qu’il a bu chez sa logeuse avant de partir marcher alors une telle vision quoi de plus naturel dans ces circonstances.

 

Victor, ou plutôt Coste comme tout le monde l’appelle, est un vieux flic bougon qui sait toujours comment dévier la loi pour trouver le coupable. Il aime travailler seul mais son équipe l’adore et il connaît bien son département le « 9.3 », ses commissariats et ses prisons, ses petits délinquants et ses gros caïd, sauf que sa dernière enquête l’a anéanti et c’est pour cela qu’il est venu dans ce coin perdu. Comment a-t-il pu se tromper à ce point et quelles conséquences…. Car elle est morte à cause de lui, à cause de son entêtement, alors cette bestiole qui le regarde ce soir, c’est vraiment pas grand-chose. Quelle importance.

-          ben mon vieux c’est une chance que je te trouve ici j’ai justement besoin de compagnie. Mais que je suis bête, tu ne parles pas. C’est comme mon chien, j’arrête pas de lui causer comme s’il allait me répondre… oh ! … et puis zut !

Victor se retourne alors vers l’autre bout du fjord, les yeux perdu, le cœur qui s’emballe. Il va très mal et se demande s’il parle vraiment à une sorte de dinosaure préhistorique qui lui souffle une odeur nauséabonde dans la figure.

-          tu dois pas te brosser les dents souvent, ton haleine est épouvantablela tienne aussi !mais… mais… tu causes !!depuis le temps que je côtoie les humains j’ai appris leur langue et j’en connais même plusieurs

-          ben ça alors !

Victor est tellement stupéfait qu’il se laisse tomber lourdement sur la lande

-          si tu connaissais ma vie tu serais encore plus soufflé, lui dit Cantiecle

-          et toi si tu savais pourquoi je suis là ..

 

Victor baisse la tête et ses yeux se remplissent de larmes mais elles refusent de couler

 

-          Toi, tu ne vas pas bien, je le sens, soupire Cantiecle, tu sais je n’ai jamais parlé à personne. D’ailleurs je suis plutôt du genre discret

-          alors pourquoi tu t’es montré ?

-          ça je te le dirai plus tard mais toi dis-moi plutôt ce que tu es venu faire ici

-          c’est une très longue histoire mais nous avons toute la nuit

-          tu vois Coste, je peux t’appeler Coste, je suis le dernier de ma race, plus personne pour fonder une famille et je vais m’éteindre là cette nuit c’est comme ça c’est tout et toi.. ?

-           moi c’est le remords qui me ronge ; une grave erreur de jugement qui a eu des conséquences terribles qui ont coûté la vie à une fillette

 

Un long silence se glisse entre eux juste brisé  par le cri d’un oiseau de nuit.

 

-          rentre chez toi et occupe-toi de ta famille car les vivants sont plus importants que les morts, quelqu’un t’attends demain alors que moi je suis vraiment seul

 

Victor est parti d’un pas lourd sur le chemin. Il s’est couché légèrement mieux.

 

Au dehors, malgré le brouillard, les cris et les plaintes venues du fjord sonnaient comme une délivrance.

 

___________________________________________________________

  •  Texte 2

Constance

 

Constance est très âgée. Elle est ratatinée, bossue mais son visage mat, typé, encadré de cheveux blancs immaculés, reste très beau. Ce sont ses yeux en amande surtout, noirs, brillants, qui témoignent  de son goût pour la vie, pour la découverte, pour l’aventure de la pensée.  Pourtant elle ne voit presque plus et ses repères spatiaux, temporels et mnésiques sont fortement affaiblis.

Constance résiste autant que possible à  l’érosion du temps, au déclin de sa vie.

Un jour, lors de l’une de mes visites à intervalles réguliers, quelle ne fut pas ma surprise de ne pas la trouver chez elle, elle qui ne sort presque plus, sauf accompagnée. Affolée, je fis le tour du jardin puis sortis dans la rue puis fis le tour du village. Je ne la trouvai nulle part… J’entrepris alors d’aller jusqu’au bord de la rivière. Et là, je la vis, debout près du pont, le regard accroché au scintillement de l’eau, un léger sourire sur les lèvres.

-« Vois comme la vie s’écoule et passe… Comme il fait bon, comme le parfum de la menthe enivre… »

Une grenouille coasse, une autre répond puis le concert se déclare et s’amplifie. Je l’entends poursuivre dans un soupir :

-« Je ferais mieux de me retirer et de m’enfoncer dans les herbes, sur l’un de ces étranges îlots de la rivière où les hautes herbes me masqueront complètement et je ferais mieux de partir ce soir au soleil couchant… »

Sa voix s’éteint. Puis elle éclate de rire et, sans se tourner vers moi, continue :

-« Ecoute, c’est l’incroyable histoire de Jürgen, ton cousin, et de sa belle sirène. Jürgen est né en Islande par une nuit noire et un temps glacial. Adulte, il vivait dans le sud de la France ; c’est la cuisine qui l’avait amené dans le pays. En réalité, il détestait la chaleur qui rougissait sa peau et le faisait ressembler à une écrevisse cuite. De fait, il était allergique aux crustacés quels qu’ils soient. Un jour il avait découvert les peintures représentant les animaux coincés dans leur cadre de Benoît Déchelle et en particulier les crabes, ce qui l’avait fait rire aux larmes.

Un jour, par une belle fin de matinée, Jürgen, se promenant sur la plage sous son grand chapeau, aperçut une forme allongée sur le sable, emmitouflée dans un grand voile chamarré. Intrigué, il s’approcha et vit que la forme, féminine, était trempée et grelottante malgré le soleil à son zénith. Il l’aborda en anglais. Surprise, elle répondit dans cette langue. Elle s’appelait Vashti, ce qui signifie « reine de Saba » en Perse. Ils éclatèrent de rire lorsqu’un petit crabe grimpa et s’arrêta sur le pouce du pied droit de Vashti.

Le dialogue qui suivit prit une allure fort étonnante :

-          Vashti, comment êtes-vous arrivé là ? D’où venez-vous ?

-          J’ai été rejetée sur le rivage, et vous ?

-          Rejetée, dîtes-vous ? Comment cela ?

-          J’aime l’eau de la mer mais elle ne m’aime pas.

-          Ah bon ? Moi c’est le crabe qui ne m’aime pas.

-          Vous êtes allergique ?

-          Oui, il me rend malade.

-          Quel dommage, c’est si bon. Comme j’aimais en déguster en bonne compagnie, avec un verre de muscadet….

-          Ah ! Je pensais que vous arriviez des Indes avec ce joli sari qui vous enveloppe.

-          J’ai beaucoup voyagé Jürgen, si vous saviez…

-          Moi aussi je viens de loin mais le crabe m’a rattrapé. Je suis cuisinier et condamné à le préparer jour après jour alors qu’il me fait tant souffrir.

-          Je suis triste pour vous Jürgen…

Après un silence, Jürgen reprend :

-          Et vous Vashti, rejetée…là, sur le rivage, dîtes-vous ?

-          Oui, c’est une longue histoire. J’ai eu une vie merveilleuse, Jürgen, mais…

-          Mais… ?

Silence…

-          Mais parlons plutôt de vous, Jürgen : vous êtes allergique au crabe ? depuis quand ? comment cela s’est-il manifesté ?

-          Cela s’est développé petit à petit et… d’après ce que je sais, cela continuera…

-          Cela doit être très gênant dans l’exercice de votre profession… je compatis.

-          Et vous Vashti, quelle profession exercez-vous ?

-          J’ai parcouru le monde mon ami et… quelle est ma profession me demandez-vous ? Vous voyez, je suis là, allongée devant vous, trempée, misérable, que pouvez-vous imaginer ?

-          Je ne sais pas Vashti, vraiment pas…

C’est alors que Jürgen s’exclama :

-          Vashti, voulez-vous m’épouser ?

Vashti se releva lentement, ses yeux lançant des éclairs. La gifle fusa, imprimant une vaste étendue rouge sur la joue de Jürgen, interdit. Serrant son voile autour d’elle, elle entra dans l’eau… qui l’engloutit.

 

Constance s’arrêta… regarda autour d’elle. La nuit était noire.

-          « Vahti, belle sirène, qu’as-tu fait ? »

Je sentis sa main sur mon bras.

 

-          «Mais … tu es là ? Où suis-je ? Je ferai mieux de partir. Emmène-moi maintenant. Oui, rentrons…»

__________________________________________________

  •  Texte 3

 

Emil

- Emil !…

- Mais, c’est un prénom masculin, ça !

- Non, Monsieur l’Inspecteur, Emil sans « e »…

- Sans eux ? Qui ça, eux ?

- Non, Monsieur l’Inspecteur, sans la lettre « e ».

Emil fait ses courses régulièrement au Super U de Barbès.
La plupart de ses petits vieux habitent le quartier. Alors, quand elle sort du travail, en fin de journée, elle fait ses courses au Super U. Avant de rentrer chez elle et de retrouver Bouba, son Bouba, son fils de douze ans, la prunelle de ses yeux, son seul amour.
Son seul amour.
Petit Tom est l’un de ses petits vieux.
Vous ne connaissez pas Petit Tom ?
Elle, elle le connaît bien.
Les habitants de Barbès aussi.
C’est ce type étrange, très mat de peau, moustachu, qui gesticule à l’entrée du Pont d’Iéna. Et on ne sait jamais s’il fait du stop ou s’il veut vous indiquer un danger, là, sur le sol, là, dans le ciel. Et ça gesticule, ça gesticule. Un petit fou, quoi, qui descend toujours à pied et tous les jours de Barbès, et remonte le midi pour manger avant de redescendre gesticuler l’après-midi et de remonter avant le couvre-feu.
Petit Tom passe donc son temps à l’extrémité du pont d’Iéna.
Il y gesticule.
Et ce jour-là, deux étudiants de Dauphine qui passaient à vélo se sont arrêtés. Ils ont parlé à Petit Tom et Petit Tom les a suivis. Et au lieu de remonter déjeuner à Barbès, il les a suivis.
Ils l’ont fait entrer dans la fac.
Il les a accompagnés dans un amphi.
Là, un professeur de linguistique gesticulait.
Petit Homme était ébahi, abasourdi, médusé.
Et tout en gesticulant, le professeur répétait :

- Syntagme ! Paradigme !

Sur syntagme, il gesticulait horizontalement.
Sur paradigme, il gesticulait verticalement.
Tout cela a commencé à angoisser Petit Tom. Il a jeté des regards éperdus vers les deux étudiants qui l’avaient entrainé là.
Syntagme ! Paradigme !
On aurait dit des médicaments. Ou des traitements. Des chocs électriques, peut-être.
Petit Tom avait connu les chocs électriques. A Saint-Anne, justement. Alors, syntagme, paradigme ! Et tous ces jeunes assis qui écrivaient, tapaient sur leur clavier d’ordinateur, envoyaient des SMS, dessinaient des crobards, ça, ca, ça angoissait Petit Tom.
Il a raconté cela tout à l’heure à Emil, tandis qu’elle préparait son diner.
Et puis, elle l’a quitté et elle est allée faire ses courses.
C’est au Super U qu’elle a rencontré Zvi Litvinoff, ce soir-là.
Il lui a dit :

- Vous ressemblez à Alma…

- Alma, a-t-elle répondu ? C’est le nom de ma mère…

Et ils ont éclaté de rire tous les deux.
C’est après que ça s’est gâté.
Une larme a perlé au coin des paupières ridées de Litvinoff.

- Ca va, a demandé Emil ?

- Alma… Alma… a murmuré Litvinoff, en proie à une émotion profonde, sincère. Tu ressembles tant à Alma…

Emil a l’habitude de ces moments d’émotion qui submergent parfois les papys et les mamies dont elle s’occupe pour l’ASSAD de Barbès. Le plus souvent, l’un ou l’autre a perdu son conjoint, et, à l’occasion, l’émotion naît au détour d’une remarque sur un objet qu’elle époussette ou une question sur une photographie ou, plus banalement, lors d’une conversation anodine, au détour d’un mot apparemment sans enjeu.- Alma ? a demandé Emil en posant une main bienveillante sur l’épaule secouée de sanglots de Litvinoff perdu au milieu de ses paquets de graines de cumin, de curcuma en poudre ou de curry. Alma, c’était votre épouse ? 

Elle aussi est troublée par la figure de sa mère qui surgit soudain du hasard de ce prénom lancé par Litvinoff et qui la renvoie fissa au bled, dans sa Kabylie natale, tout près de Tizi Ouzou. Et Alma, Alma, en tamazight, c’est la prairie, sa plaine, sa terre natale, son père, là-bas, enfui, enfoui…

- Emil, sans « e ». Bon ! Emil sans « e ». Emil comment ?

- Emil Rajaït-Ounès, Monsieur l’Inspecteur. Je suis Kabyle.

- Kabyle ? Kabyle ?

- La Kabylie, Monsieur l’Inspecteur. En Algérie.

- Vous êtes algérienne, alors ?

- Non, Monsieur l’Inspecteur, Kabyle.

- Bon. Kabyle. Et vous vivez où ?

- A Barbès, Monsieur l’Inspecteur.

- Et donc, vous n’aimez pas les vieux messieurs…

- Mais si, Monsieur l’Inspecteur, j’aime bien les vieux messieurs et les vieilles dames, c’est mon travail.

- Mais alors, pourquoi avez-vous frappé Monsieur Litvinoff ?

- Parce qu’il m’a manqué de respect, Monsieur l’Inspecteur.

- Comment ça ?

- Il m’a dit : « T’as un joli petit cul, toi ! Comme Alma ! » Et ça, je n’aime pas du tout.

- Ce n’est pas une raison pour le frapper, Madame Rajaït-Ounès…

 - Mais, Monsieur l’Inspecteur, après, il a mis la main sur…

- Sur votre postérieur, Madame Rajaït-Ounès ?

- Non… Devant… Et ça m’a rappelé mon… Et ça m’a mise en colère !

- Je comprends, je comprends, Madame Rajaït-Ouinès, mais quand même, il ne fallait pas le frapper. Il ne fallait pas.

- Je l’ai juste giflé, Monsieur l’Inspecteur, pour qu’il retire sa main de… Oh ! pas fort ! Juste une toute petite gifle. Il a crié, c’est vrai, mais c’était juste une toute petite gifle.

L’Inspecteur a froissé la feuille sur laquelle il tapait le rapport d’interrogatoire de Madame Emil Rajaït-Ounès et qu’il venait d’imprimer. Il en a fait une boule et l’a laissée tomber par terre…

- Ca va. Il ne porte pas plainte. Et vous ?…

 

JLM

___________________________________________________________________________

  •  Texte 4

 »"