Atelier d’écriture à l’Ehpad du Vençay

Pâques, pâquerettes et pâquerets

Jeudi 18 avril, atelier d’écriture à l’Ehpad du Vençay. Dans 3 jours, c’est Pâques. Et mercredi prochain, les enfants du Centre de loisirs se lanceront, dans les jardins de l’établissement, à une chasse aux œufs intergénérationnelle.

Jean-Claude nous le rappelle. En cette saison, les poules se remettent à pondre et à couver. Les Chrétiens ont repris une tradition millénaire qui fait de l’œuf un symbole de vie approprié à la Résurrection du Christ. Tradition millénaire, car des œufs d’autruche peints avec des motifs géométriques, animaliers ou végétaux, ont été retrouvés dans les tombes à Sumer ou en Egypte antique.

- Oui, mais, les lapins de Pâques, nous interroge Colette ?

Lapins ou lièvres, la légende est anglo-saxonne et germanique. Le lapin est symbole de fertilité, il s’accommode bien de la reverdie. La légende raconte qu’une femme ne pouvant offrir des douceurs à ses enfants avait décoré des oeufs cachés dans le jardin. Quand les enfants partirent à leur recherche, ils aperçurent un lièvre et crurent qu’il les avait pondus.

Et la friture en chocolat que nous dégustons alors interroge à son tour. Ah ! le poisson renvoie lui aussi à la chrétienté. Les premiers disciples étaient des pécheurs et les premiers chrétiens se reconnaissaient en traçant un poisson sur le sol. Poisson, en grec, c’est ιχθυς l’acronyme de Jésus-Christ-Fils de-Dieu-Sauveur.

Le poisson de Pâques fait alors signe ou clin d’oeil au Poisson d’avril. Poisson du carême, poisson du carnaval, comme à Dunkerque, il rappelle aussi que jusqu’en 1567, l’année commençait à Pâques et qu’à l’instar de l’heure d’été, qui cause bien des méprises, ce changement eut du mal à être accepté et se moquer des oublieux, des étourdis, était de mise.

Jean-Claude se souvient, amusé, du poisson de papier accroché à la patte d’un hanneton lâché en pleine classe sous l’œil indulgent du maître «  à qui on ne la fait pas ! » car il en a fait bien d’autres quand il était lui-même écolier. Mais « chuttt ! »

Si les pâquerettes poussent en abondance à cette époque de l’année, Daniel, lui, nous rappelle la tradition des pâquerets en Anjou. Les enfants de chœur passaient de maison en maison une semaine durant, et récoltaient des œufs qui leur permettaient de confectionner une belle omelette. Il se souvient aussi d’une dame peu généreuse mais dont la maison, en 1936, était déjà munie d’une sonnette électrique. Pour la punir de sa ladrerie, ils bloquaient la sonnette avec un osier coincé dans un des barreaux de la grille, l’obligeant à sortir de chez elle pour faire cesser le tintamarre. Que chantaient alors les garnements ? Sûrement un air de ce type, venu de Normandie :

Séchez les larmes de vos yeux :
Le Roi de la terre et des cieux
Est ressuscité, glorieux.
Alleluia !
Réveillez vos yeux endormis
Pour fêter l’Seigneur Jésus-Christ
Qui, pour nous, la mort endura.
Alleluia !

Bonn’ femm’, vot’ flanc tient aux linceux,
Secourez les pauvres chanteux,
Par là vous aurez part aux cieux.
Alleluia !

La femme répondait alors : « Pauvres chanteurs qui sont à l’hus/Vous êtes les bien mal venus !/
Car nos poul’s ne couvent qu’des fétus/
Alleluia !

Ce n’est pas des oeufs que nous cherchons
C’est la jeun’fille de la maison :
S’elle est jolie, nous la prendrons,
S’elle est vilaine, nous la laisserons.
Alleluia !

Prêtez-nous la, j’vous la rendrons !…

Mais le père pouvait répondre : « La fille de la maison d’ici/ N’est pas pour des coureurs de nuit/ Un plus riche que vous l’aura/Alleluia ! »

On évoque alors les rituels venus d’ailleurs : La Roumanie, et sa messe de Pâques à minuit avec les lumières qui illuminent la campagne à deux heures du matin, – et on se passe d’ailleurs des œufs peints aux motifs géométriques marqués à la cire- et puis les œufs durs cognés par le bout en disant : « Le Christ est ressuscité ». L’autre répondant : « C’est vrai, il est ressuscité ! », le gagnant étant celui dont l’œuf reste intact. La Pologne où le matin de la fête, à chaque visiteur qui entre, le maître de la maison offre un oeuf dur, le sépare en deux et chacun mange la moitié. A la fin de la journée, s’il a reçu pas mal de visites, il a aussi mangé une innombrable quantité d’oeufs. Et comme rien n’est « un éperon à boire » comme l’oeuf dur, le maître a bu d’autant. Il est vrai que les Polonais, à tort ou à raison, ont une réputation d’intrépides vide-bouteilles ! Mais la fille de Catherine nous rappelle le mot de Napoléon à ses généraux jaloux de la bravoure de chevau-légers polonais et leur reprochant d’avoir combattu ivres : « Alors, Messieurs, sachez être saouls comme des Polonais ».

Tout cela nous a donné soif et faim, l’heure du goûter arrive bien à propos.

Epicerie et pâtisserie d’Emerveille

A ouvrir la boîte à souvenirs de l’Ehpad du Vençay, on devait forcément, ce jeudi 4 avril 2019, croiser La Recherche du Temps perdu de Marcel Proust.
« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. »
Jacqueline, elle, c’est l’odeur du café fraîchement torréfié qu’elle a encore dans le nez. Nicole en attrape les effluves au vol et se souvient de la boutique qui faisait le coin de la rue des Halles et de la rue Nationale, à Tours. Alors, Paul arrive avec le « Caïffa » en klaxonnant de son pouèt-pouèt pour appeler le client.

Avec le café, on en revient aux petits gâteaux, les « madeleines » aux pièces en chocolat que j’ai apportées. « Madeleine » doit son nom à l’une ou l’autre cuisinière qui l’inventa en Lorraine, la « Suzette » de la crêpe aux galanteries du futur Edouard VII avec Suzanne Reichenberg, la comédienne du Français qu’il régalait au Ritz. Quant à « Charlotte », on la devrait à l’épouse du roi d’Angleterre, Georges III. Le « Pavlova » nous fait voyager de Russie d’où venait la célèbre danseuse à la Nouvelle-Zélande où un cuisinier australien l’inventa en son honneur. Pour fidéliser ses clients, le « Planteur de Caïffa » avait inventé les timbres fidélité que les paysannes collaient méticuleusement dans un petit carnet et qui, une fois rempli, s’échangeait contre quelque objet peu onéreux (assiettes, serviettes, etc.). Le carnet de timbres était généralement conservé comme un objet précieux ou un livret d’épargne. « Comme à la COOP, ajoute Maurice qui en gérait une, et là, les tickets donnaient lieu à ristourne ».

Tant qu’à voyager, Paul qui s’y connaît évoque pour nous les 600 km aller-retour de la course Paris-Brest-Paris qui donna son nom au gâteau en forme de roue de vélo. Alors, on embarque sur la pâte à choux, de la « religieuse » inventée par le Napolitain Frascati et qui doit son nom à sa robe noire et sa collerette blanche de nonne au « pet-de-nonne » né accidentellement à Marmoutier des flatulences d’une novice. Et l’Italie de Frascati réveille les papilles d’Esther et de Catherine pour les « Chiersantas », un des multiples noms des « bugnes », « merveilles », « ailes d’anges » et « rousseroles ». Et tous et toutes de chanter : « Mardi gras, n’t’en va pas, /On fera des crêpes, et t’en auras. / Mardi gras, n’t’en va pas, / On fera des crêpes, et t’en auras. »
Ah ! les larmes de la Madeleine sont loin, et l’on pleure plutôt de rire, comme le suggère Colette.

De Vienne nous reviennent alors les viennoiseries qui deviennent notre sujet du moment. Viennent-elles de la gourmande Sisi, suggère Catherine ? Les pains au chocolat de jeudi dernier qui nous reviennent aussi en mémoire sont des « chocolatines », dès qu’on a franchi le seuil du Poitou et son « broyé », cher à Jean-Claude et à Jacqueline qui nous en redonne la recette et des « couque »s pour nos amis belges. Quant aux « croissants »… de lune, suggère Nicole, ils ont oublié le siège de Vienne par les Turcs dont les tunnels creusés de nuit sous les murailles avaient été surpris par les boulangers tôt levés et ainsi célébrés. Inventés par quelqu’un de bien luné, alors d’après Paul.

Gilbert nous offre de Douarnenez son « Kouign Amann » ou « Pain-Beurré » en breton, à l’origine aussi du « baragouiner » des soldats bretons de 1870 qui réclamaient, sans être compris, « du pain et du vin » ou s’étonnaient de voir dans les boulangeries du « pain blanc » et Colette nous apporte sa « Simplicité », un genre de quatre-quarts tout simple où la crème ramassée sur le dessus du lait remplaçait le beurre encore rare après guerre.

Stimulés par Paul et son goût des «  jeux de mollet  », on renomme alors les « bas-de-laine » offerts par Monique, et ce « petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot » si bien décrit par Marcel Proust, agrémenté de ses pièces en chocolat devient alors « Vogue-le-Galère », pour Jacqueline, « Trésor-du-Pharaon », selon Colette, « Barcarolle-de-Toutenkhamon » sous la suggestion de Maurice emporté par la musique de cette barque aux voiles d’or, « Armada de Louis d’or » pour Nicole ou simple « Pirogue » pour Colette.
Et l’heure d’y goûter est venue tout naturellement…

La Chanson de nos vingt ans

Pour ouvrir la boîte à souvenirs, il est nécessaire de trouver la clé. Jeudi 28 mars, au Vençay, pour notre 2e atelier d’écriture, il s’agissait d’une clé … de sol.
Quand la boîte s’est ouverte, la chanson de nos vingt ans s’est doucement répandue dans l’air que réchauffait un soleil printanier.

C’est un beau roman
C’est une belle histoire…

J’avais 20 ans en 1972 et, en route pour l’Italie et la Grèce, par autostop, je guettais sur l’autoroute des vacances un improbable jour de chance qui me ferait rencontrer celle qui, sûrement, descendait vers le midi, le midi… Et puis, fin octobre, par le même moyen mais sur une autre route, je suis rentré là-haut, dans le brouillard…

Alors, toutes les paroles des chansons de nos vingt ans, de leurs vingt ans ont tourbillonné dans l’air et, de 1940 à 1974, une seule et même chanson s’est composée, reprise en la, la, la… et semée parfois de quelques paroles retrouvées là où elles s’étaient endormies…

Quand il reviendra de la guerre, ils prendront une maison,
Adieu tous les beaux rêves, sa vie elle est foutue…
Je viens de fermer ma fenêtre, le brouillard qui tombe est glacé,
Le jour tombe, ma joie s’achève, tout se brise dans mon cœur lourd.

Le vieux curé l’adorait dans un ciel tout blanc…
Pendant quatre ans, dans nos cœurs, elle a gardé ses couleurs…
Mais mon amour silencieux et fidèle sourit toujours et remercie la vie.
Et la chanson que tu chantais, toujours, toujours je l’entendrai.

Des nuits d’amour à plus finir,
Un grand bonheur qui prend sa place… 

Nous aurons pour nous l’éternité,
Je me ferais teindre en blonde.

Et dans les bras du beau chevalier,
Contre lui, nous serons deux.
Je me cache sous la table.
Un ange s’est caché.

Moi, je t’inviterai, la taille, je prendrai,
Il y aura un bal, très pauvre et très banal,
Et nous fasse oublier la vie…
En découvrant l’amour, je frôle la détresse,

Nous étions quatre amis,
L’œil de velours comme une caresse »

Et alors, ont ressurgi Durtal, Carrouges, le cinéma de la Place Clichy avec son attraction de l’entracte, après les Actualités Pathé et son coq tonitruant qui battait des ailes, tandis que résonnait Bonbons acidulés et chocolats glacés.

En 41, sur les postes à galène, les nouvelles venaient de Londres, les Français parlaient aux Français et Jean Oberlé fredonnait Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est Allemand sur l’air de La Cucaracha. Et puis, la fleur du retour, du retour des beaux jours s’est mise à refleurir et on dansait partout, dans les rues des villes, sur les plancher des campagnes, et Paul nous fait sourire en expliquant comment on reportait sur son poignet le tampon des copains pour ne pas payer l’entrée du bal, mais si votre cavalier était galant, se souvient Jacqueline, c’est lui qui vous l’offrait.

Esther a fredonné Fais nous danser, Julie La Rousse, toi dont les baisers font oublier… mais on n’a pas oublié les chanteurs des rues qui vous égayaient jusqu’au 4e étage d’où on leur lançait une pièce bien emballée dans du papier journal, pour qu’elle n’aille pas rouler du caniveau à la bouche d’égout.

De la pension où l’on étudiait, on a rêvé du bal du 14 juillet où l’on irait, c’est sûr, en famille, car c’était bien famé, danser, danser, danser avec les pompons, avec les pompiers.

En attendant, Catherine chantait avec Joe Dassin l’Amérique, l’Amérique qu’elle voulait visiter un jour, mais qu’elle n’aurait jamais…

De Joe Dassin en Joe Dassin, pour le goûter arrivèrent les pt’its pains au chocolat, la, la, la, la sans qu’on sût si la boulangèrenous souriait car on ne la regardait pas, et pour cause ! On fredonnait, en nostalgie heureuse qu’On n’a pas tous les jours vingt ans…

La boulangère a repris son vélo sur les rayons duquel brillaient les drapeaux de l’Alsacienne et le soleil complice nous a fait un clin d’œil.

Le roi n’était pas là !

Le 2 mai 1519, il y aura bientôt 500 ans, Léonard de Vinci, installé depuis mars 1516 au Clos-Lucé près Amboise à l’invitation de François 1er rendait son dernier soupir.
Le 6 septembre de la même année débutait la construction du Château de Chambord.
C’est pour commémorer le 5
e centenaire de ces événements que la Région Centre-Val-de-Loire fête, cette année, 500 ans de RenaissanceS
Jeudi 14 mars, Korian Le Vençay a célébré, à sa manière ce prestigieux anniversaire avec Esther, Edith, Paul, Colette, Catherine, Jacqueline, Pierrette, Colette, Monique, Jeanne, Pierre, Madeleine, Françoise, Michèle et Laurence.
Léonard de Vinci est une étoile, un soleil dont la lumière continue de nous atteindre, de nous toucher, alors qu’elle s’est éteinte il y a cinq siècles et qui continuera de voyager indéfiniment, même après qu’elle a fait briller nos petits yeux et qu’on la croit éteinte à jamais.  
La Joconde, Saint-Jean Baptiste  et  La Vierge, l’Enfant Jésus et Sainte-Anne  brillent aux cimaises du Louvre pour nous en convaincre.
Deux tableaux illustrent les derniers moments de Léonard que le brillant Vasari, biographe de la
Vie des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes de 1568 évoque ainsi : « Vint un spasme avant-coureur de la mort; le roi se dressa, lui prit la tête pour le soutenir et lui manifester sa tendresse en soulageant sa souffrance ». Il conclut que le peintre mourut in sinu regio, c’est-à-dire « sur le sein royal ». Les deux peintres, François-Guillaume Ménageot en 1781 et Jean-Auguste-Dominique Ingres en 1818 représentent donc François 1er soutenant, voire embrassant son ami dans ce dernier soupir.
Fake news, dirait-on aujourd’hui. Le roi n’était pas là ! C’est avéré !
Alors, pourquoi n’était-il pas là ?
La question soulève la boîte à souvenirs de nos pensionnaires.
Catherine suggère qu’il guerroyait. Marignan, 1515 surgit alors, comme cet épisode vécu par Paul : « Je me souviens qu’en décembre 1944, j’ai dû faire 10 kilomètres à pied dans la neige, après une véritable odyssée ferroviaire de Rennes à Paris, Bordeaux et enfin Angoulême pour me recueillir sur la tombe de ma mère. » Esther rallume une étoile plus lointaine de ces temps troublés.1939 : « Je me souviens que Monsieur Coureau m’avait pris sur ses épaules pour me faire traverser le Cher au Château de Chenonceau ». Temps troubles, temps troublés : Jeanne nous raconte que son frère, 6
e de la fratrie – elle était la 7e– est mort en s’évadant. Colette fait ressurgir le 24 février 1960 où l’avion qui transportait son mari et 40 autres personnes s’est abattu à cause de l’orage. Il partait en mission. Et c’est l’écho lointain de la mort d’un fils qui fait alors briller les yeux de Jacqueline…
Le roi courait-il la prétentaine, comme le suggère Edith qui, elle aussi, se souvient du jour où son futur mari s’est présenté à ses parents. Monique évoque alors le premier regard de celui qui demanderait sa main.
Le roi était-il occupé à quelques fêtes somptueuses ? Françoise se souvient que son mari l’a initiée au tango, Pierre que c’est sa maman qui lui a appris à danser la valse, il avait 14, 15 ans.

Eh bien, non !
Le roi, et toute la cour, étaient au Château de Saint-Germain-en-Laye où la reine Claude de France, avec qui il s’était fiancé le 21 mai 1506, au Château du Plessis-les-Tours, eh oui, tout près d’ici, venait de mettre au monde le futur Henri II. Pierrette se souvient soudain de la naissance de sa petite sœur, alors qu’elle avait 25 ans et qu’elle était la seule enfant de la famille et Colette nous faire sourire avec la réflexion de sa fille sur le quai de la gare : « Oh ! Qu’il est beau mon papa ! »
Mais c’est l’heure du goûter et Catherine voit encore briller le gâteau d’anniversaire – un fraisier– dont le souvenir nous fait tous saliver.
Alors ?
In sinu regio ? Oui, dans l’affection royale. Royal comme ce moment partagé d’écriture et de mémoire.